L'Acceptation

Pour √Čmilie ... ūüĖ§

Il y a 6 jours j'ai perdu une amie. Cela a √©t√© un vrai choc tellement tout cela a √©t√© soudain, d'autant plus que je l'ai appris via Facebook, qu'elle a disparu dans des circonstances que je ne connais toujours pas, lors de vacances au Portugal, et qu'une enqu√™te est en cours. Du coup cela me semblait presque irr√©el, m√™me encore aujourd'hui. Nous avions un peu perdu contact ces derniers temps, mais nous nous √©tions √©crit r√©cemment pour faire du yoga ensemble √† la fin du mois et je sais qu'elle suivait aussi le blog. J'avoue que j'ai beaucoup pleur√© le premier soir, et les jours suivants ont √©t√© denses √©motionnellement avec d'autres nouvelles, du coup c'√©tait une semaine difficile √† g√©rer. Heureusement, les s√©ances de Feldenkrais et de yin yoga de la semaine m'ont vraiment aid√© √† me recentrer et √† relativiser. Aujourd'hui j'ai eu ma derni√®re s√©ance de sophrologie en groupe et nous en avons parl√© car l'une de ses meilleures amies suit aussi les s√©ances, et Charl√®ne, notre sophrologue, la connaissait √©galement. Pendant cette s√©ance beaucoup de choses se sont √©claircies pour moi et je voulais justement les partager avec vous. Dans ces moments l√†, nous sommes totalement impuissants. Ce sentiment est quelque chose que j'ai fui toute ma vie de par mon histoire, j'ai toujours tout fait pour prendre ma vie en main, √™tre dans l'action et mettre des choses en place pour ne pas subir, pour ne pas √™tre impuissante, et je sais que j'ai √©norm√©ment de mal avec les situations sur lesquelles j'ai aucun contr√īle. Je me rends compte que j'aimerai avoir la main sur les √©motions des gens qui me sont proches pour leur √©viter de souffrir, j'ai l'impression d'√™tre enti√®rement responsable de leur bonheur, et cela me rend mal de n'avoir parfois aucun levier l√†-dessus, de ne pouvoir rien faire. Syndrome du sauveur quand tu nous tiens ... Mais aujourd'hui lors de la s√©ance de sophrologie, j'ai compris la diff√©rence entre l'impuissance et l'acceptation. Ce sont les deux faces d'une m√™me pi√®ce, comme l'arrogance peut √™tre le revers de la fiert√©. Il y a forc√©ment des choses sur lesquels nous allons √™tre impuissants, notamment tout ce qui touche √† la mort, ou √† la vie ... Aucune action que je pourrais faire ne ram√®nera mon amie. Mais j'ai le choix de comment je vis cette situation, de comment je g√®re mon ressenti du moment, bref de comment j'accepte les choses, aussi injustes soient-elles. J'ai vraiment compris ces derniers temps que tout est √©ph√©m√®re. Les bonnes choses c'est s√Ľr, mais m√™me celles qui sont horribles. Seul reste l'ancrage que l'on garde sur ces √©v√©nements. Est-ce que ces derniers me d√©finissent ou est-ce que je mets en place d'autres actions pour √™tre "plus" que cela ? Nous sommes forc√©ment, d'une certaine mani√®re, la somme de ce qui nous arrive, et l'id√©e n'est pas de mettre nos ressentis sous le tapis ou de renier ce qui a pu nous arriver de plus ou moins traumatique, mais de se dire que ce n'est qu'une partie de notre vie. Juste une partie. Il est normal de se d√©finir par certaines donn√©es, que ce soit le pass√©, une passion, notre m√©tier, un traumatisme etc. ; mais je r√©alise √† quel point on a le choix de comment nous nous voyons, et cela m'a vraiment fait tomber des nues. Avec la grossesse je m'en rends bien compte : certains jours j'ai trop la hype, et le lendemain j'ai l'impression d'√™tre nullissime. Pourtant dans le fond je suis la m√™me personne. Cela va d√©pendre sous quel spectre, avec quelles "lunettes" je vais me regarder.

Depuis r√©cemment j'essaie de prendre du recul sur mon ressenti de l'instant (il a tendance parfois √† me submerger...), de garder une certaine lucidit√© sur qui je suis r√©ellement, sans filtre, avec toutes mes qualit√©s et tous mes d√©fauts, et d'accepter que rien ne dure dans le temps, ni la joie, ni la tristesse, ni le jugement de soi, en bien ou en mal, et c'est normal. Il y a quelques jours j'ai vu le t√©moignage de Claudine Cordani (Google est votre ami ...!), je trouve cette femme incroyable : apr√®s ce qu'elle a v√©cu elle fait preuve d'un tel courage, d'une telle force et r√©silience qu'elle a beau √™tre victime d'un crime horrible elle d√©gage tellement plus que cela. Son statut de victime est bien r√©el, mais r√©ducteur de sa personne, il d√©finit qui elle est vis-√†-vis de son agression mais pas dans sa vie en int√©gralit√© et je trouve cela hyper puissant, motivant et inspirant. On a le choix de comment on se voit, de comment on se d√©finit. Bien entendu lorsqu'on a v√©cu des choses difficiles il faut se faire aider, prendre du temps, cela ne se fait pas en quelques jours, mais on peut changer si on le veut, on peut se d√©finir par plus que notre pass√©, et nos actions et pens√©es de chaque jour vont fa√ßonner la personne que l'on veut √™tre demain. Je sais que je parais dure en √©crivant cela, et je ne juge personne si ce n'est moi-m√™me. Ce billet est avant tout pour moi, pour me mettre un coup de pied aux fesses et me rappeler que m√™me si je ne peux pas changer certaines choses j'ai le choix, je suis libre et il est de ma responsabilit√© de d√©cider de comment je prends les √©v√©nements. Je peux en vouloir √† la Terre enti√®re, au destin, √† Dieu, √† la personne qui m'a fait du mal ou qui sais-je, mais au final, mon seul pouvoir est de choisir. Choisir ce que je fais de cet √©v√©nement et de l'√©motion qui y est li√©e. Et √ßa c'est flippant car d'un c√īt√© je prends la mesure de mon impuissance vis-√†-vis de plein de choses, mais aussi parce que je me rends compte que j'ai vraiment la responsabilit√© de leur acceptation, et donc de rester ou non bloqu√©e dans la situation. Concr√®tement je ne peux rien changer √† la disparition de mon amie, mais j'ai vraiment le choix de comment je le vis. Soit je me morfonds, soit je continue √† avancer. Je peux avoir des regrets et m'en vouloir de ne pas avoir fait mieux ou plus, mais suite √† cela je peux d√©cider d'en tirer les le√ßons pour ne plus √™tre bloqu√©e et avoir une chance de me rapprocher de la personne que j'ai envie d'√™tre VRAIMENT et l'assumer. Je le redis, je ne juge personne, quoi que chacun fasse c'est OK, chacun g√®re √† sa fa√ßon, avec le temps dont il a besoin, selon son degr√© de sensibilit√© et de proximit√© avec la personne. Mais je r√©alise que "ma" fa√ßon de g√©rer cela actuellement peut √™tre tr√®s mal vue, per√ßue ou interpr√©t√©e. S'il arrivait quelque chose √† mon ch√©ri je serais dans un puit sans fond que seul beaucoup de temps pourrait effacer. Ce serait une blessure ind√©l√©bile et √† vie, mais je sais que je ferais tout pour m'en sortir et continuer √† vivre, d'autant plus que c'est ce qu'il voudrait, et vice-versa. Et j'imagine que c'est ce qu'elle voudrait aussi. Elle aurait envie qu'on continue d'avancer dans notre vie. Bien entendu elle sera toujours l√† dans notre coeur et les bons moments resteront grav√©s, ce n'est pas parce que l'on continue de vivre que l'on en est moins touch√©. Mais pour moi ce ne serait pas lui faire honneur de ne pas vivre pleinement alors qu'elle ne peut plus faire tout cela. J'ai perdu ma soeur jumelle in utero, et il y a quelques ann√©es j'avais √©crit une chanson pour elle o√Ļ je disais "I'll live twice, for you and me" ("Je vivrais deux fois plus, pour toi et pour moi"). Et aujourd'hui j'essaie d'appliquer cela aussi. J'ai la chance d'√™tre encore l√†, je DOIS vivre ce que j'ai √† vivre, pleinement, sinon d'un c√īt√© j'aurai l'impression de ne pas respecter ceux qui n'ont pas cette chance l√†. Dans certaines traditions africaines, lorsqu'une personne meurt, les proches font une grande f√™te. Cela nous para√ģt compl√®tement d√©lirant pour notre culture, mais de mon c√īt√© j'adorerai que ma famille et mes amis fassent cela. Je ne suis plus l√†, je ne peux plus rien vivre, mais vous, profitez-en √† fond, ce serait le meilleur cadeau que vous puissiez me faire, la plus belle fa√ßon de m'honorer, tr√®s sinc√®rement. Et si on voyait la mort comme une "le√ßon", comme un rappel que tout est √©ph√©m√®re, et m√™me la vie ? Ne prendrions-nous pas mieux conscience de la valeur des choses ? Ne saurions-nous pas plus heureux "juste" d'√äTRE en vie ? D'avoir la chance de vivre, ici et maintenant ? La mort de quelqu'un pourrait √™tre une c√©l√©bration de la vie de ceux qui restent. Cela ne veut pas dire que nous serions heureux quand quelqu'un meure, bien √©videmment que non, mais on ne "prend" rien au d√©funt en avan√ßant ... Ce n'est pas en "vivant moins" qu'on le respectera plus, j'ai m√™me l'impression du contraire aujourd'hui. Or, dans notre culture, si quelqu'un d√©c√®de il faut √™tre triste et (surtout ?) le montrer, il "faut" pleurer ; l'amour que l'on porte √† la personne et l'empathie dont on est capable de faire preuve d√©pendraient presque du degr√© de tristesse exprim√©. Paradoxal lorsque l'on sait que jusqu'aux ann√©es 60 il y avait encore des pleureuses en France ... Je comprends totalement qu'il faille en passer par cette phase, mais aujourd'hui je comprends aussi le point de vue des personnes qui ont un d√©tachement vis-√†-vis de la mort, m√™me celle des gens proches. Je sais que ce que je vais √©crire va para√ģtre raide ou puisse potentiellement choquer mais j'assume : plusieurs jours apr√®s, je me rends compte que d'un c√īt√© je ne suis plus si triste. Je suis hyper triste pour sa famille bien s√Ľr, et aucun parent ne devrait avoir √† subir la perte de son enfant. Je suis triste pour les choses que l'on ne vivra pas ensemble, mais ce chagrin est vain et d√©risoire, je suis avant tout triste pour elle. Pour toutes ces choses qu'elle ne vivra pas, pour les r√™ves non-r√©alis√©s, pour l'absurdit√© de la situation, et pas juste parce qu'√©go√Įstement je ne la verrai plus. Alors que justement la plupart des autres personnes vont avoir l'impression que je suis indiff√©rente, mais au contraire, j'y pense depuis des jours, et ce post est la conclusion de ces r√©flexions. La mort nous fait peur car elle nous responsabilise, face √† nos choix et non-choix, et donc face √† notre vie. L'acceptation, c'est accepter d'√™tre impuissant face √† des √©v√®nements, mais c'est aussi accepter son ressenti et ce que l'on en fait. Et c'est accepter de ne pas le subir dans le temps, c'est accepter d'√™tre LIBRE. J'ai ainsi appris que face √† la mort de proches, j'ai uniquement ce choix tr√®s simple : celui de comment je vivrais demain, apr√®s-demain et apr√®s pour les honorer.